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Désirs d'Avenir 76

Le cap des mille jours

23 Octobre 2009 , Rédigé par Yvon GRAIC Publié dans #Dans la presse

http://tempsreel.nouvelobs.com/images/logo-notr.gif             Tout indique qu'un point d'exaspération a été atteint au sein même de la majorité

On ne saurait dire que la proposition de Jean-Pierre Raffarin de faire passer la France au régime présidentiel (RTL, 14 octobre) ait fait un tabac dans la majorité. Et pour cause : Nicolas Sarkozy est contre ! Mais, direz- vous, en régime présidentiel nous y sommes déjà, et même au-delà, puisque l'on parle, à propos de l'actuel président de la République, d'«hyperprésidence». Et lorsqu'on propose d'adopter le régime présidentiel en France, la plupart des gens imaginent qu'il s'agit d'accroître encore les pouvoirs de celui-ci !
Or c'est exactement le contraire. Un véritable régime présidentiel, à l'américaine, se rapproche certes du nôtre - le président y est élu au suffrage universel -, mais il comporte trois différences essentielles : 1) Il n'y a pas de Premier ministre; c'est le président qui est à lui seul chef de l'Etat, chef de l'exécutif et leader de la majorité. Il est responsable, tandis que le président à la française ne l'est point. 2) Le Parlement n'a pas le pouvoir de le renverser. 3) En retour, il n'a pas le pouvoir de dissoudre l'Assemblée nationale.
C'est ce dernier point qui change tout. Le pouvoir quasi discrétionnaire dont jouit aujourd'hui le président sur l'Assemblée repose en effet sur la menace tacite qu'il fait planer en permanence, en cas de résistance des députés, de les renvoyer devant leurs électeurs. Et comme il contrôle le parti majoritaire, en l'occurrence l'UMP, il peut punir les députés récalcitrants en leur refusant l'investiture. Privez-le au contraire de cette arme de dissuasion nucléaire qu'est le droit de dissolution, et vous verrez progressivement les élus s'émanciper et reprendre leur rôle normal, qui est de contrôler l'exécutif. Par rapport à notre régime actuel, qui n'a de nom dans aucune langue politique reconnue, le régime présidentiel est un régime où la représentation nationale peut tenir tête au président sans risquer d'être réduite en cendres.
Pourquoi Jean-Pierre Raffarin a-t-il fait cette proposition ? Parce que, décidément, Nicolas Sarkozy se mêle de tout, tranche de tout, transformant des institutions démocratiques en régime du «bon plaisir», comme je l'ai noté la semaine dernière. C'est dans la majorité que la fronde est la plus forte. Le mécontentement - pis que cela : la colère suscitée par la volonté du président de promouvoir son fils à des fonctions exorbitantes de son âge et de sa compétence - vaut pour toutes les frustrations endurées antérieurement. Tout indique qu'un point d'exaspération a été atteint au sein même de la majorité. Il n'est pas jusqu'aux charges sabre au clair de Dominique de Villepin au cours du procès Clearstream qui ne jouent leur rôle dans cette partition querelleuse et discordante. Quoi qu'il arrive, nous sommes allés trop loin depuis cinquante ans dans la personnalisation du pouvoir pour que le passage au régime présidentiel ne s'impose pas très vite comme la seule solution viable.
Pour donner le change, les porte-voix de l'Elysée vont à l'envi répétant qu'en tout état de cause le cap de la troisième année d'un mandat présidentiel est une étape difficile, voire cruciale, et qu'il n'y a là rien que de très normal. Sans doute. A condition d'ajouter que c'est à cette échéance des mille jours (un peu plus, un peu moins) qu'une présidence décide par elle-même de son orientation définitive. On a vu successivement de Gaulle opter pour l'élection du président de la République au suffrage universel, Pompidou se prononcer pour l'entrée de la Grande-Bretagne dans l'Europe, Giscard mettre en veilleuse le libéralisme moral du début de son septennat, Mitterrand décider de rester dans le Système monétaire européen, Chirac faire le choix désastreux de la dissolution...
Et Sarkozy ? Sa première année fut libérale, la seconde dirigiste, et toutes deux fort dépensières. La France est rattrapée par la crise, le chômage, la dette. Personne ne sait ce que seront les choix définitifs. En matière politique, l'alternative véritable n'est pas entre l'ouverture à gauche et la fermeture à droite. Elle est entre l'ouverture sur la société et la fermeture sur l'Elysée. Entre le dialogue social et le fatal sentiment de l'infaillibilité. Le danger qui guette Nicolas Sarkozy s'appelle la bunkérisation.
Jacques Julliard
Le Nouvel Observateur

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