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Désirs d'Avenir 76

François Fillon et l'identité nationale: chauvinisme et nationalisme

6 Décembre 2009 , Rédigé par Yvon GRAIC Publié dans #Débat

http://www.mediapart.fr/sites/all/themes/mediapart/mediapart/images/mediapart_head.pngpar   Gérard Desportes

Avant le discours du premier ministre vendredi midi sur le thème de l'identité française, il y avait deux façons d'accrocher le compte-rendu que Mediapart doit à ses lecteurs.

La première était humoristique puisque non seulement les organisateurs de l'Institut Montaigne n'avaient rien trouvé de mieux que d'installer leur colloque à l'Ecole militaire, lieu symbolique s'il en est de l'identité nationale, mais ils avaient poussé la malice jusqu'à obliger l'impétrant à se sortir d'un labyrinthe fait de bâtiments, de cours intérieures, de couloirs et d'escaliers. Déjà que l'absence de Nicolas Sarkozy – remplacé au débotté par François Fillon –, les défections de Patrick Braouzec et de quelques autres rendaient le menu moins affriolant, voilà qu'il fallait s'époumoner dans un environnement martial et parsemé de gardes du corps pour trouver l'amphithéâtre qui accueillait les travaux. Le parcours du combattant valait réponse à la question du jour. «Qu'est-ce qu'être français?»: à l'évidence, savoir trouver son chemin sans jamais ni désespérer ni perdre son souffle. Une métaphore, et pas seulement pour tous les Mouloud et autre Sana du coin.

La seconde était anecdotique. Après quelques échanges polis à la tribune entre Eric Besson, le ministre de l'Immigration, Louis Schweitzer, le président de la Halde, Thiome Niang, l'ex-directeur adjoint de la campagne de Barack Obama et Eugène-Henri Moré, le maire adjoint de La Courneuve, un jeune issu de l'immigration comme on dit, prend la parole. Il se présente, musulman et républicain. Français depuis son premier jour. Un brin bravache, il interroge sur l'impression qu'il a de devoir toujours se justifier de vivre dans ce pays, il rappelle l'état de service patriotique de ses aïeux et interroge à son tour le ministre. La question est alambiquée, très polie là encore, mais elle fait ressortir qu'Eric Besson est arrivé en France à 17 ans après avoir passé sa jeunesse au Maroc, et elle suggère que la «grille de lecture» du ministre, liée à cette identité, a peut-être un rapport avec la manière dont le ministre conduit son action. En clair, si le fait d'avoir été «pied-noir» comme on disait jadis, pouvait expliquer son attitude et ses prises de position. Eric Besson commence par s'étrangler, se reprend en invoquant l'humour et finit par reconnaître qu'il existe effectivement «une hiérarchie d'appartenance». Un outing en direct. L'identité d'Eric Besson par lui-même. Un: français. Deux: «méditerranéen effectivement, avant d'être européen». Trois: européen. On apprend qu'Eric Besson a toujours une partie de lui-même de l'autre côté de la belle bleue. Juste un petit moment du colloque assez éclairant et qui – de surcroît – l'a amené à préciser sa conception: «Chacun assume son histoire – personne ne demande à quiconque de se renier – mais ensuite il appartient aux nouveaux arrivants de se fondre dans notre vieux modèle d'intégration-assimilation républicain.» Toujours la dialectique du colonisateur et du colonisé.

Quelques minutes avant l'interpellation du jeune homme, le ministre s'était interrogé sur la capacité de la France à rester une terre d'intégration et avait posé la question de savoir si l'Islam était compatible avec la démocratie. Oubliant qu'il n'y a pas si longtemps – au XXe siècle – la République avait envoyé la troupe pour faire céder les congrégations religieuses catholiques réfractaires à la loi de 1905. Que l'Islam – puisqu'il n'est question que d'elle – est devenue la seconde religion de France. Oubliant surtout que nombre de personnes, comme le jeune qui allait l'interpeller peu après, avaient en poche un passeport tout ce qu'il y a de plus français et qu'il allait falloir un jour avoir aussi un discours à leur endroit, une autre promesse que l'intégration et l'assimilation à la sauce de la France éternelle, ses clochers, son camembert, ses héros... quelque chose en rapport avec l'égalité réelle des chances

Pire que Nicolas Sarkozy

Mais il y a eu l'intervention du premier ministre. Sur fond de votation Suisse contre les minarets, de possible loi en France contre le port de la burqa, de propos racistes dans toute une partie de l'opinion française exacerbée par le débat sur l'identité, François Fillon a voulu calmer le jeu. «Je préfère des mosquées ouvertes à des caves obscures», a-t-il dit. «Quant aux minarets, qui sont d'ailleurs assez peu nombreux en France, je dis simplement qu'ils doivent s'inscrire de façon raisonnable et harmonieuse dans notre environnement urbain et social.» Reprenant la ligne dictée par Nicolas Sarkozy lors du Conseil des ministres de mercredi dernier, François Fillon en a appelé à «un islam de France, contre un islam qui s'impose en France». Ce «qui doit être combattu, c'est l'intégrisme, mais surtout pas les musulmans. Il ne faut pas tout confondre», a-t-il ajouté. «Il est normal et légitime que les pratiquants puissent exercer leur foi dans des conditions dignes.»

A cet égard, la sortie de François Fillon espère clore la phase qui a commencé dimanche soir dernier avec le vote helvète. Elle veut à la fois calmer les milieux religieux et rassurer jusque dans les rangs de la majorité ceux qui craignent un embrasement du débat sur l'identité. Et cette opération de déminage n'est peut-être pas terminée. De plusieurs sources gouvernementales ce vendredi, Nicolas Sarkozy se tiendrait prêt à intervenir pour faire baisser encore la température si besoin.

Mais si François Fillon a bien tenté l'apaisement sur les sujets d'actualité, il s'est surtout inscrit dans une tradition de la droite républicaine la plus dure. Discours de bonne facture certes, mais incroyablement connoté. Plus encore que celui Nicolas Sarkozy dans la Drôme, à La Chapelle-en-Vercors le 12 novembre dernier. 

La question de la nation d'abord, omniprésente tout au long du discours, «notre protection», «notre tremplin», la nation comme cadre démocratique indépassable, la France ensuite et «son rôle original dans le monde» auront constitué les deux piliers sur lesquels toute la pensée du Premier ministre est articulée. Curieux homme et étrange manière de planter le décor. Qui peut se retrouver dans cette géographie et dans cette histoire d'un autre âge? Le ton a été mordant, guerrier, invoquant «l'énergie nationale», coupant court au renoncement («il faut être fier pour se projeter»), valorisant le patrimoine («comment s'intégrer s'il n'y a rien à intégrer»), vantant l'unité («65 millions de Français doivent faire bloc»), vilipendant les «républicains de circonstance, les patriotes de hasard», ceux qui s'égarent, qui sifflent La Marseillaise.

L'anti-France n'a qu'à bien se tenir: «Je ne crois pas que l'on puisse, en France, prôner un régime démocratique exemplaire et en même temps entretenir par ses mots, ou par son incivisme, le discrédit du pays.(...) Aujourd'hui, dans nos stades, dans nos cités, parmi nos élites, émerge parfois la tentation de défier la République en affichant le mépris de nos symboles.» Une antienne comme on en entend rarement.

A la fin de son propos, le premier ministre a penché dans la confession, s'estimant davantage citoyen que premier ministre, parlant d'un rapport «charnel» avec son identité française, accordant à la laïcité toute son importance mais se sentant le continuateur d'un «vieil héritage chrétien». Appuyant tout cela de références symptomatiques: Marc Bloch (toujours la même phrase citée par François Fillon et Nicolas Sarkozy: «Il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l'histoire de France, ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims ; ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération»), Chaunu, Richelieu, Napoléon, Braudel, Bainville. Certes, Voltaire ( et pas seulement parce qu'il a participé à la traite négrière), Hugo, Sartre ont été appelé à la barre des témoins, mais comment ne pas voir que c'est encore et toujours la même France et que si elle a bien entendu existé, cette France là enferme si on ne lui en ajoute pas une autre, des autres, qui ont participé tout autant et qui sont antillaise, algérienne, juive, ...et qui ont des noms, des visages, des apports. Et qui surtout correspondent à la sociologie et aux modes de vie de la France d'aujourd'hui. Mystère de cet aveuglement.

En tout cas, Jacques Bainville, le collaborateur de Charles Maurras, un homme d'extrême droite, cité par un premier ministre français, il y avait longtemps! Une France par l'Etat, par la langue, par le sang, le grand roman national.

Où peut mener un discours aussi coupé du réel?

"Sans nation forte, il ne peut y avoir d'Europe forte», a encore dit François Fillon montrant qu'il n'avait rien oublié de ses années de compagnonnage avec Philippe Séguin et Charles Pasqua, les tenants de l'Autre politique. Une France ouverte mais posant ses conditions, à ceux qui viennent d'ailleurs bien sûr – «c'est aux étrangers de faire l'effort» – et aussi à tous les autres, les récalcitrants, les mauvais Français, tous ceux qui «débinent notre Nation et ses valeurs».

Tout a paru concentré dans cet entre soi, blanc, chrétien, confortable et au fond complètement daté. Le mythe n'a pas d'âge? Peut-être. Mais il a son utilité. Pas un mot pour la richesse produite depuis les années 1970 par des générations d'étrangers et maintenant de Français issus de l'immigration, qui ne sont pas devenus tous footballeurs ou chanteurs. Pas une perspective pour un brassage des populations qui ne va cesser de s'amplifier avec la mondialisation. Uniquement l'agitation d'un fantôme, la menace de ce que l'identité a de plus intime, de plus singulier: la religion. Une religion, l'islam, qui est ici pour toujours et dont on ne voit pas où mène de la pointer du doigt de la sorte. Six millions de personnes sont potentiellement concernées.

Comme le souligne Jean-Pierre Raffarin, «l'identité, ça ne peut pas être une réflexion de comptoir». A l'issue du discours du premier ministre, ça ne peut pas non plus s'ancrer sur une réalité totalement passée et dépassée. De ce point de vue, si le colloque de l'Institut Montaigne a apporté sa pierre au débat sur l'identité nationale (Mediapart aura l'occasion d'y revenir), la journée s'achève par une interrogation. A quoi sert ce débat s'il divise et aiguise les outrances? Jacques Bainville prétendait qu'«en politique, ce qui est inutile est souvent nuisible».

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Nicolas 06/12/2009 23:30


Bainville, l'auteur des Conséquences politiques de la Paix et des Conséquences économiques de la Paix, qui dès les lendemains de la Première Guerre mondiale mettait en garde
contre la possibilité d'une dictature allemande issue des conséquences du traité de Versailles ? 

Je vois mal ce qu'il y aurait d'inacceptable à citer un auteur qui, la gauche française l'oublie parfois, a été l'un des premiers à dénoncer non seulement le nazisme, mais la possibilité même du
nazisme.