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Désirs d'Avenir 76

Blandine Kriegel : "La France n'est pas un pays statique"

14 Décembre 2008 , Rédigé par Yvon GRAIC Publié dans #Débat

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La philosophe Blandine Kriegel vient de faire paraître un livre d'entretiens "Querelles françaises" (lire La Tribune de vendredi 12 décembre) sur la généalogie de l'Etat français et de ses rapports avec la société. Entretien.

Blandine Kriegel

LA TRIBUNE : Pour qui avez-vous écrit "Querelles françaises" ?
BLANDINE KRIEGEL : Ce livre a été écrit pour un public qui s'intéresse à la vie de la cité et à la philosophie politique mais qui peut se retrouver dérouté par les aspects parfois techniques de cette discipline. Il s'adresse à un lectorat cultivé mais vaste, qui le plus souvent contourne les ouvrages de ce genre. En fait, ce livre se destine à tous les citoyens français.

Pourquoi avoir choisi ce titre ?
Le titre est emprunté à l'expression du général de Gaulle qui a parlé de la "grande querelle" sous l'Occupation. Nos querelles actuelles s'organisent autour de l'héritage de l'Ancien Régime et de la Révolution. Etant moi-même née au cœur de la grande querelle française, j'ai voulu voir comment apaiser et dépasser ces oppositions.

Que cherchez-vous à montrer à travers cet entretien avec Alexis Lacroix ?
Je souhaite faire comprendre que beaucoup des questions actuelles ont des racines plus anciennes qu'on ne le croit généralement. On peut remonter, avec Jean Bodin notamment, jusqu'au début des Temps modernes: la laïcité, l'Etat administratif viennent de là. On attribue donc à tort certains progrès ou obstacles à des facteurs externes, alors qu'en réalité ils ont une origine interne. La construction de l'Etat républicain sur le modèle de l'Etat administratif au lieu de l'Etat de justice, c'est-à-dire le privilège donné à la fabrication de la loi sur le mode administratif du décret, au détriment du mode judiciaire qui délibère et décide après avoir entendu toutes les parties, rend difficile à satisfaire le désir des citoyens qui veulent être entendus avant que la décision ne soit prise. Il y a là un problème d'harmonie entre l'Etat administratif et la démocratie. La nécessaire participation des citoyens aux décisions qui les concernent se fait aujourd'hui essentiellement par le dialogue social. Mais le social, qui n'est pas tout, ne peut résoudre les problèmes institutionnels.

Dans votre livre, vous prônez entre autres une transformation du mode de sélection des cadres. Pensez-vous que la France ait un problème avec ses élites ?
Avec les élites administratives ou politiques, certainement! Car elles sont issues étroitement et précocement de l'Ecole nationale d’administration (ENA). Il serait souhaitable qu'il y ait parmi elles des représentants de tout le corps social; on aurait moins à s'en remettre aux corporations. Prenons un exemple récent: ce sont deux énarques qui se sont disputées jusqu'au bout le poste de premier secrétaire du Parti Socialiste...

Finalement, résoudre les querelles françaises, est-ce possible ?
Oui. Je ne dis pas que cela soit facile, mais c'est possible. On a l'exemple de la condition des femmes avec le vote de la loi sur la parité. La France n'est pas un pays statique. Le problème concerne aujourd'hui la démocratisation et l'équilibre des pouvoirs. Et la solution n'est pas à rechercher dans l'économie ou le social. Mais cette orientation intéresse peu la classe politique. D'un côté, les socialistes croient au progrès social, de l'autre, la droite s'intéresse au marché qu'il faut libérer. Ces deux objectifs ont leur légitimité mais aucun d'eux ne s'intéresse vraiment à la question du droit politique. Pour mettre cette problématique à l'ordre du jour des états-majors des partis, il faudrait un véritable basculement de l'opinion publique de la question sociale vers celle du droit politique.

Cependant, la question de la démocratie participative portée par Ségolène Royal pendant la campagne présidentielle ne s'inscrit-elle pas dans cette perspective de progrès par le droit ?
Cette proposition prouve que Ségolène Royal a exprimé un besoin de démocratie qu'elle a situé à la base, au niveau local. On s'est un peu moqué d'elle. On a eu tort. Cette proposition était nécessaire, mais pas suffisante, car elle traite le problème en demeurant au niveau micropolitique. Ce que je suggère, c'est de le développer au niveau macropolitique, c'est-à-dire au niveau de l'Etat lui-même.

Qu'est-ce qui vous fait penser, comme vous le déclarer dans les dernières pages de votre livre, que la France, malgré tout, a un destin ?
Cet optimisme pour la France, je le puise dans l'expérience de mes parents. Il faut savoir que pendant l'Occupation l'écrasante majorité des jeunes était pour la Résistance. Je crois qu'il y a dans ce pays des forces très saines, très nombreuses, qui n'ont peut-être pas d'expression politique, mais qui existent. Cependant, comme le disait Pierre Mendès-France, il ne faut pas prendre trop de retard dans les réformes, sinon le changement risque de prendre des voies plus convulsives.

Propos recueillis par Vincent Chauvet

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