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Désirs d'Avenir 76

Martine Aubry, mission impossible ?

27 Novembre 2008 , Rédigé par Yvon GRAIC Publié dans #Débat

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Il faudra tout le talent et toute l'énergie de Martine Aubry, et à 58 ans elle ne manque ni de l'un ni de l'autre, pour s'acquitter de la mission à première vue impossible qui lui a été chichement confiée lors de son élection, mardi 25 novembre, à la tête du Parti socialiste : être la première secrétaire d'un parti coupé en deux. " Enfin, les difficultés commencent ! ", pourrait-elle s'exclamer comme Alexandre Bracke-Desrousseaux, qui fut quelques jours maire de Lille, lors de l'avènement du Front populaire en 1936. Mme Aubry entre pour la deuxième fois dans l'histoire. Dans le gouvernement de Lionel Jospin, elle a incarné les 35 heures. Elle est désormais la première femme, à l'issue d'une tragi-comédie électorale qui lui a attribué au final 102 voix de plus que Ségolène Royal, à diriger le parti de Jean Jaurès, de Léon Blum et de François Mitterrand.

C'est une dame à poigne qui va s'installer aux commandes d'un parti dont elle a fustigé, avec une belle constance au fil des années, la plupart des responsables. Et, en premier lieu, celui à qui elle succède, François Hollande. Devant le conseil national qui venait de ratifier, le 25 novembre, selon une procédure inédite, son élection, Martine Aubry a cependant su trouver les mots, en s'engageant à " renouveler profondément le Parti socialiste ". Assumant la " responsabilité lourde " de celle qui a vocation à être chef de l'opposition - sans être parlementaire, ce qui la met dans une situation identique à celle de M. Jospin en 1995 -, la fille de Jacques Delors a même tendu la main à l'ancienne candidate à la présidentielle : " On va ensemble gagner pour les Français. "

Au congrès de Reims, Martine Aubry a placé trés haut la barre en s'assignant l'ambition de faire un " nouvel Epinay ", du nom du congrès refondateur du PS en 1971. Le drame, c'est que le PS de 2008, traumatisé par trois défaites présidentielles, dominé par des élus qui pensent plus à conforter leurs citadelles locales qu'à reconquérir le pouvoir national, fragmenté par des courants aux contours idéologiques flous qui font figure d'écuries présidentielles, ressemble à la SFIO à l'heure de sa déliquescence. Juste avant Epinay.

Le PS vient de se livrer à un psychodrame qui n'a servi à rien. Son calamiteux congrès de Reims n'a pas fait avancer d'un pouce sa réflexion idéologique. La dramaturgie autour du véritable schisme électoral qui a suivi, les 20 et 21 novembre, avec un combat des chefs qui s'est soldé en réalité par un match nul, a donné aux Français l'envie de se détourner d'un aussi mauvais spectacle. Martine Aubry se trouve propulsée à la tête du PS avec un déficit de légitimité qui risque de durer compte tenu du doute sérieux qui subsiste sur la régularité de cette élection. Elle est confrontée à une crise qui n'a fait que s'aggraver. Elle va devoir maintenant diriger deux blocs égaux, deux PS qui vont tenter de cohabiter au sein du même parti.

Pourtant, l'élection de la maire de Lille répond à l'attente de leader qui paralysait le PS depuis 2007. A condition qu'elle réussisse à le gouverner, ce qui est loin d'être gagné. La nouvelle première secrétaire veut incarner une ligne " ancrée à gauche mais profondément réformiste et européenne ", en conformité avec la nouvelle déclaration de principes que M. Hollande a fait adopter avant de partir. Sur ce registre, il n'y a pas de divergences idéologiques entre Mme Aubry et Mme Royal. Les deux rivales se distinguent principalement sur la conception du parti et les alliances. Avec son caractère bien trempé (et fort peu accommodant) et son indéniable autorité (qui souffre difficilement la contradiction), Mme Aubry parviendra peut-être à s'imposer. Mais quelle sera la cohérence de son étrange majorité - de Laurent Fabius à Dominique Strauss-Kahn, de Lionel Jospin à Michel Rocard, de Bertrand Delanoë à Henri Emmanuelli, d'Arnaud Montebourg à Benoît Hamon -, qui aura sans doute une réalité mathématique mais aura bien du mal à s'inscrire dans la durée ?

LE SOCIAL " AU COEUR DE TOUT "

Quel visage offrira Mme Aubry dans son nouveau rôle ? S'assumera-t-elle - et surtout pourra-t-elle s'assumer ? - comme la sociale-démocrate de gauche qu'elle a toujours été, mettant la question sociale " au coeur de tout ", attachée à une relation de proximité avec les syndicats et à un renforcement de l'intervention de l'Etat ? S'efforcera-t-elle de " réarmer l'Europe ", comme elle s'y est engagée, et avant les élections européennes de 2009 - une épreuve en vue, le PS étant mécaniquement promis à descendre en-dessous de ses 28,9 % de 2004 -, alors qu'elle est entourée par la quasi-totalité des partisans du non au référendum de 2005 sur la Constitution européenne ? Arborera-t-elle alternativement les masques de M. Fabius, de " DSK " ou de M. Delanoë ? Ou pourra-t-elle être elle-même ?

La bataille interne a aussi montré que Mme Aubry, à la différence de Mme Royal, a eu bien du mal à faire émerger une nouvelle génération autour d'elle. Elle met aujourd'hui en avant quelques " jeunes ", comme le strauss-kahnien Christophe Borgel (45 ans), le fabiusien Guillaume Bachelay (34 ans) ou les aubrystes de la première heure comme François Lamy (49 ans) et Adeline Hazan (52 ans), la nouvelle maire de Reims. Mais elle va devoir acquitter sa dette vis-à-vis des lieutenants de ses alliés, Claude Bartolone, pour des fabiusiens qui pèsent 40 % de son courant, et Jean-Christophe Cambadélis pour une fraction des amis de " DSK ". Elle va devoir confier des postes à ceux qui célébraient comme larrons en foire, le 25 novembre, l'alliance des " carpes et des lapins ". Et la rénovation, que ne souhaitent ni les amis de M. Jospin ni ceux de M. Fabius, risque de prendre la file d'attente.

La victoire de Mme Aubry est d'autant plus amère que Mme Royal - qui dès le 26 novembre annonçait qu'elle " continue plus que jamais " son combat car " 2012 c'est demain " - est loin d'être à terre. A la tête d'une force plus cohérente que la sienne, qu'elle va forger en courant d'opposition interne, elle va préparer tranquillement, dedans et dehors, sa candidature pour 2012, en pariant que l'ingouvernabilité du PS conduira Mme Aubry à l'échec. La maire de Lille dévoilera peut-être, en cas de succès, son ambition présidentielle. Mais elle devra naviguer sous la double surveillance de M. Bartolone, qui espère qu'en 2012 le " sage actif " Fabius aura encore un avenir, et de M. Cambadélis, qui rêve du retour à temps de " DSK " pour sauter du FMI à l'Elysée. Un chemin pavé de pièges et de chausse-trappes.

 

Michel Noblecourt

Editorialiste, chef de service

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