Quelle analyse faites-vous du mouvement contre le contrat première embauche (CPE) ?
Ce mouvement est l'expression d'une classe d'âge qui a le sentiment - assez justifié - que la société les accepte en tant que consommateurs et en tant qu'étudiants mais qu'elle ne sait pas leur offrir un avenir. Comme toutes les mobilisations de la jeunesse, ce mouvement a transformé une mesure « technique » - un nouveau contrat de travail - en un enjeu symbolique. A l'instar du CIP, il y a quelques années, ou de la réforme du baccalauréat, l'année dernière, le contrat première embauche est perçu comme une mesure accentuant une tendance lourde :dans la distribution sociale des opportunités, des ressources et des chances, notre pays, depuis une trentaine d'années, a traité les jeunes comme une variable d'ajustement.
C'est eux qui ont eu droit aux emplois précaires, c'est eux qui ont eu droit aux
stages non rémunérés, c'est eux qui ont eu droit à l'intérim, et cela alors que l'écart de salaire entre les débuts et les fins de carrière n'a cessé d'augmenter. Peu à peu s'est installé le sentiment qu'une frontière intérieure séparait ceux qui sont dedans- qu'ils soient bien ou mal payés, ils peuvent anticiper leur vie, louer un appartement, faire un emprunt - de ceux qui sont dehors - le monde des banlieues ou ce monde juvénile étudiant des classes moyennes qui vit dans une incertitude croissante. Lorsque le chômage atteint 25% d'une classe d'âge, on a vite le sentiment que l'on peut tomber du mauvais côté de la barrière.
Y a-t-il une parenté, selon vous, entre le mouvement des banlieues de l'automne et ces mobilisations lycéennes et étudiantes contre le contrat première embauche.
Les jeunes des banlieues qui se sont révoltés en novembre dernier sont déjà del'autre côté de la barrière : dans leurs quartiers, le chômage des moins de 25 ans atteint parfois 40 %, ce qui n'est plus tolérable. Leur révolte est la révolte sociale classique des « classes dangereuses », qui cassent et qui brûlent. Le mouvement anti-CPE est, au fond, dans les classes moyennes, la réplique de celui des banlieues.
Ces deux mondes se méfient l'un de l'autre - les jeunes des banlieues estiment que les étudiants sont mieux traités qu'eux et les étudiants craignent que les casseurs des banlieues viennent gâcher leurs manifestations -, mais leurs angoisses sont très proches : certains sont déjà dehors, les autres ont peur de les rejoindre.
On est très loin d'un mouvement romantique comme celui de 1968....
le texte intégral Article paru dans l'édition du19.03.06 Le Monde