Tel que vous me voyez, je rentre de La Rochelle.
Eh oui, pas de raison que ce soient toujours les mêmes qui voyagent.
A moi le "terrain", maintenant, et ses surprises, et ses rudes interpellations.
J’y étais invité par le Mouvement des Jeunes Socialistes à débattre des "medias dans la démocratie", avec un ancien membre (socialiste) du CSA, Jospeh Daniel, et un journaliste de Rue 89, Julien Martin (lui, je ne sais pas s’il est socialiste, mais comme il a dit dans le débat que 100% de Rue 89 l’était, il doit l’être un peu aussi).
Mon souvenir le plus fort ? Deux jeunes socialistes de la Sarthe, 17 ans tous les deux, qui m’ont interpellé après le débat. Ils découvrent le comportement de la presse. Ils m’ont raconté. Alors qu’ils faisaient la queue pour avoir leur badge, les télés leur tombent dessus : "dîtes, que pensez-vous de l’absence des éléphants à La Rochelle ?"
Perplexité des deux lycéens.
A-priori, ils n’en pensaient rien, de l’absence des éléphants. Ils venaient discuter de la Sécu, des salaires, des retraites, de la réforme des Universités, de plein d’autres sujets. Pas de l’absence des éléphants. Le temps d’expliquer tout ça aux télés, les équipes étaient parties chercher plus loin de la chair plus tendre à micro-trottoirs.
Je n’ai pas eu le temps, et je n’y ai pas pensé, mais j’aurais aimé leur dire ceci, aux deux lycéens de la Sarthe. Eh oui les jeunes, faudra vous y faire. Ce que vous voyez au 20 Heures, ce n’est évidemment pas la réalité. C’est ce que les journalistes du 20 Heures ont décidé que vous verriez. Et ils ont décidé que l’événement du premier jour de La Rochelle, c’était "l’absence des éléphants". Comme ils ont décidé que l’événement du dernier jour, c’était "Delanoë sera peut-être candidat à la succession de Hollande, mais c’est pas encore sûr".
Pourquoi ils ont décidé ça ?
Et surtout, pourquoi ils décident tous la même chose ?
C’est un des grands mystères des medias. Je crois qu’y entre pour beaucoup la peur d’avoir l’air ridicule, ou de rater quelque chose, si on ne traite pas le même sujet que les copains. Un peu comme au lycée, si on ne porte pas les mêmes habits, de la même marque, que les copains et les copines de la classe. C’est du même ordre.
Et d’ailleurs ce n’est pas nouveau. Ecoutez Rocard, par exemple, très applaudi lorsqu’il se plaint justement de ce comportement des médias focalisés sur les éléphants et la recherche d’un chef (la video, justement mise en ligne par Julien Martin, qui a bossé comme un fou, dure deux minutes trente).
Université d'été du PS: Rocard attaque les médias
envoyé par rue89
C’est drôle, non ? C’est bien dit, n’est-ce pas ? Eh bien, chers jeunes amis, j’ai le plaisir de vous apprendre que le même Rocard disait exactement la même chose, avec les mêmes mots, quand je couvrais moi-même les congrès du PS pour Le Monde, ce qui nous rajeunit d’une bonne vingtaine d’années.
Il interpellait les medias, tout pareil. Il se plaignait de la "dictature des petites phrases", tout pareil. La salle l’applaudissait, tout pareil.
Alors ?
Alors si ça dure, chers jeunes amis, il faut bien s’avouer quelque chose : ce n’est pas seulement de la faute des méchants journalistes avides de sensationnel.
C’est aussi parce que les éléphants socialistes qui, aujourd’hui comme hier, se tordent la trompe pour le pouvoir, le font avec le concours des medias. Loin des projecteurs, évidemment. Dans les "apéros", les "diners", les "pots" où ils se retrouvent en petit comité avec les journalistes. Et là, vas-y que je te dégomme le rival, et que je te balance des petites phrases, justement pour être repris dans les medias.
C’est un jeu pervers, où tout le monde joue : les politiques et les journalistes. Et Rocard, hier, n’était pas le dernier.
Et j’ajoute même, parce que les choses sont compliquées, que pour un journaliste politique, traiter de la lutte pour le pouvoir au sein d’un parti, ne me semble pas totalement hors-sujet.
Bien sûr, qu’un parti, c’est un projet, des propositions.
Mais un parti, c’est aussi des hommes et des femmes qui se bagarrent pour le pouvoir.
Encore faut-il ne pas tout réduire à ça. L’idéal est de parvenir à traiter les deux à la fois.
Voilà. Sinon, le débat proprement dit sur "les medias et la démocratie", a été, à mon sens, plutôt plus intéressant que son titre.
Si vous voulez écouter mon topo liminaire, il y a un blogueur, Nicolas Voisin, qui m’a fait l’honneur de le filmer, et qui annonce la mise en ligne d’une video. Mais ne vous sentez pas obligés. C’est long (quinze minutes), et surtout, j’ai l’air assez ridicule, quand je me plante sur l’histoire de la grenouille. J’aurais mieux fait de parler des éléphants. Daniel Schneidermann




