Ordre juste
Nicolas Sarkozy n'a pas peur des mots. En bon avocat, il aime qu'ils frappent pour mieux convaincre. De même pour la rhétorique et les idées, qu'il sait d'autant plus efficaces qu'elles sont simples. Le discours qu'il a prononcé devant ses partisans à Lorient, mardi 3 avril, en offre une démonstration aussi remarquable qu'inquiétante.Déterminé à rassembler le plus largement le peuple de droite d'ici au premier tour de la présidentielle, il s'est logiquement présenté en candidat de l'autorité, de l'identité nationale, de la morale et de la volonté de "rendre à chaque Français la fierté d'être français". Nulle surprise, dès lors, à l'entendre dénoncer comme "indignes" ceux qui, "dans les médias, parmi les intellectuels et parmi la classe politique, ont pu laisser entendre que la responsabilité des récentes émeutes de la gare du Nord était imputable à la police, au prétexte qu'elle avait osé interpeller un fraudeur qui n'avait pas payé son ticket de métro". Grosse ficelle, mais succès garanti !
La seconde partie de la démonstration faite par l'ancien ministre de l'intérieur est, en revanche, plus acrobatique. Il est vrai qu'il parlait à Lorient et que la pêche aux voix peut expliquer le raccourci : "Chez les marins, on ne fraude pas, on ne triche pas. Ici, quand on manifeste, quand on a recours à la violence, ce n'est jamais pour se distraire, ce n'est jamais pour nuire à autrui, c'est parce qu'on est désespéré, c'est parce qu'on n'a plus de recours et qu'on se sent condamné à la mort économique et à la mort sociale." L'allusion était transparente à l'incendie du Parlement de Bretagne, à Rennes, en 1994, déclenché par des fusées de détresse lancées par deux pêcheurs et qui avait provoqué 53,35 millions d'euros de dégâts. L'affaire avait fait l'objet d'un non-lieu en 1996.
Tout Nicolas Sarkozy - ou du moins son argumentaire - est là. Dans ces oppositions binaires : l'ordre, qu'il défend, contre le désordre, que les autres autoriseraient ; la loi, qu'il protège, contre la "fraude", que les autres toléreraient ; la violence juste des marins-pêcheurs, qu'il absout, contre la "violence gratuite" de la gare du Nord, qu'il combat ; la jacquerie bien française, qu'il admet, contre les émeutes des banlieues, qu'il condamne ; le "désespoir" des uns, qu'il comprend, contre celui des autres, qu'il occulte. Bref, un monde simpliste partagé entre les bons et les méchants, jusqu'à faire le tri entre bons et mauvais émeutiers.
Malheureusement, ce monde de western est aux antipodes de la complexité de la société française. Propos de campagne, dira-t-on. Sans doute. Mais qui augurent mal de la capacité à redonner aux Français le goût du vivre ensemble. Si le slogan n'avait été choisi, de longue date, par sa concurrente socialiste, on inviterait volontiers le candidat de l'UMP à réfléchir à "l'ordre juste".
Ségolène Royal a donné corps jeudi soir à sa "France présidente" qu'elle a opposée en tous points au projet de société "des clans, des clivages, des conflits" porté selon elle par la droite.
A Bordeaux, la candidate socialiste a donné une forte coloration sociale à son discours d'un peu moins d'une heure, défendant son idée d'une France "qui n'oublie personne sur le bord du chemin (...) qui se rassemble forte de tous les siens et fière de ses valeurs".
"La France présidente, c'est celle qui prend soin des hommes et des femmes parce qu'elle a compris que le capital humain c'est sa force et donc son avenir", a-t-elle déclaré face à plus de 10.000 personnes réunies au Parc des expositions, revenant à la pratique du discours écrit après plusieurs meetings micro en main et sans notes.
Devant l'escalade verbale des derniers jours entre le PS et l'UMP, la présidente de Poitou-Charentes a annoncé qu'elle refuserait désormais de répondre aux attaques pour se consacrer "exclusivement" à son dialogue avec les Français dans la dernière ligne droite.
"Je vous le dis, je vous le redemande: ne laissez pas déformer mes propos (et) vilipender la vision de la France que je porte", a-t-elle demandé aux militants, citant à plusieurs reprises sa "République du respect" - un concept qui avait disparu de ses discours depuis quelques temps.
Eviter les "attaques verbales" n'empêchant pas la pugnacité, la présidente de Poitou-Charentes a dénoncé en creux "l'autoritarisme" dont Nicolas Sarkozy - qu'elle n'a jamais nommé - serait le héraut.
"Je ne confonds pas juste autorité et autoritarisme, celui qui divise, qui méprise, qui fait prendre du retard à la France et qui échoue à entraîner tous les Français parce qu'il les dresse les uns contre les autres", a-t-elle déclaré.
Dans moins de trois semaines, "vous allez devoir choisir entre deux conceptions de la France, deux visions de son avenir", a-t-elle expliqué devant une marée de drapeaux rouges "Ségolène présidente".
CONTRE SARKOZY, L'ARME CHIRAC?
Avec la droite se profile selon elle une présidence "qui dresse ceux qui ont un emploi contre ceux qui n'en ont pas et qui sont soupçonnés de ne pas vouloir se lever le matin".
Si le candidat de l'UMP accède à l'Elysée, il y aura conflit entre "ceux du secteur privé que l'on oppose au secteur public alors que nous devons les faire travailler ensemble, ceux qui ont droit à l'échec avec des parachutes dorés et ceux qui n'y ont pas droit et que l'on traite d'assistés", a-t-elle poursuivi sur un ton très combatif.
Avec un président tel que Nicolas Sarkozy, a-t-elle assuré, ce sera "la France contre les étrangers, les immigrés d'hier contre les immigrés d'aujourd'hui, les plus âgés que l'on oppose aux plus jeunes, les hommes contre les femmes, les chefs d'entreprise contre les salariés... Bref la liste est sans fin et c'est à cette liste sans fin qu'il faut mettre fin!"
"La France présidente, c'est tout le contraire de tout cela", a insisté Ségolène Royal, s'offrant le luxe de paraphraser Jacques Chirac pour démonter les projets économiques et sociaux de Nicolas Sarkozy qui multiplie de son côté les hommages au socialiste Jean Jaurès.
"La France présidente, c'est la France du travail qui paie sans être obligé pour joindre les deux bouts d'accumuler des heures supplémentaires", a-t-elle estimé. "A cela aussi il faudra remettre de l'ordre car la feuille de paie n'est pas l'ennemie de l'emploi mais au contraire peut-être son moteur", a déclaré Ségolène Royal, reprenant pour partie une formule de la campagne présidentielle de Jacques Chirac en 1995.
A 17 jours du premier tour, la physionomie des meetings "ségolénistes" a changé pour prendre un tour beaucoup plus solennel, personnel et présidentiel.
Peu après 19h30, vêtue d'une veste blanche, Ségolène Royal a traversé la salle, avançant seule entre deux rangées de barrières le long desquelles couraient deux équipes de gardes du corps. Dans la foule flottaient un nombre inhabituel de drapeaux tricolores.
Elle s'est ensuite adressée au public bordelais sur une petite avancée de scène réhaussée d'un pupitre blanc. Dans son dos, sur fond bleu ciel, se détachait pour la première fois son nouveau slogan de campagne, "La France présidente".
A la fin de son discours, comme elle en a pris l'habitude depuis dix jours, elle a fait jouer la "Marseillaise", restant droite comme un i au milieu de la scène qu'elle a ensuite parcourue pour aller serrer des dizaines de mains.
| [06/04/07] Les principales mesures du rapport sur les enjeux du numérique. Rapport remis par Michel Rocard et Maurice Ronai à Ségolène Royal > lire |
| [06/04/07] Projet fiscal de l’UMP : injuste, tout simplement. Communiqué de Michel Sapin, secrétaire national à l’Economie et à la Fiscalité. > lire |
| [06/04/07] L’action de Nicolas Sarkozy, ça a été de creuser un fossé entre une large partie des Français et la légitime existence des forces de répression. Dominique Strauss Kahn sur RTL. > lire |
| [06/04/07] Une autre France est possible, plus riche, plus prospère, plus juste, plus sûre et plus solidaire. Najat Belkacem en meeting à Grigny > lire |


