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Désirs d'Avenir 76

Nicolas Dufourcq et Ségolène Royal, de Bpifrance : Combatifs

13 Octobre 2013 , Rédigé par DA 76 Publié dans #Ségolène ROYAL, #bpi

Nicolas Dufourcq et Ségolène Royal, de Bpifrance : Combatifs

 

 
 
 
 
 
 
 
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Sur le quai de la gare de Rennes plongé dans la pé­nombre émerge une haute silhouette dans l'attente du train pour Paris. Nicolas Dufourcq, le directeur général de la Banque publique d'investissement, pardon de Bpifrance, reprend son souffle. Physique affûté, regard bleu vif cerclé de fines lunettes, ce mara­thonien de l'investissement achève ce 6 septembre une tournée des 22 régions à la rencontre de ses "clients", les patrons de PME. "J'ai fait le compte, j'en ai vu 3.000", dit-il sans forfanterie. Entre deux provinces françaises, il s'est aussi rendu en pèlerinage dans des temples internationaux de l'inno­vation : la Silicon Valley, Tel-Aviv. Et malgré ce programme d'enfer, son visage ne porte pas de traces de fatigue. La résistance physique d'un grand marcheur.

Mauvais départ

Tant mieux. Car la mission assignée à cet inspecteur des finances est épuisante. En plus de créer, sur les cendres d'Oséo, de CDC Entreprises et du Fonds stratégique d'investis­sement, un monstre inédit, chargé, excusez du peu, de "réindustria­liser la France", il doit composer avec Ségolène Royal. La femme politique la plus médiatique du pays en a en effet été nommée vice-pré­sidente et porte-parole. Dufourcq n'avait pas été mis au courant. Un faux pas contribuant largement aux premiers pas chaotiques du couple. Informé de cette nomination seule­ment à la veille du premier conseil d'administration de la BPI, à Dijon le 21 février, le nouveau directeur général a fait savoir abruptement qui était le patron. "J'ai marqué mon territoire, et rappelé la diffé­rence entre des fonctions exécutives et non exécutives", justifie Nicolas Dufourcq a posteriori. Mais avec une telle raideur que sa mise au point a provoqué la stupéfaction générale. Interloquée, l'ex-députée demandait à ses voisins : "Qu'est-ce qu'il me veut, celui-là?"

Elle saura s'en souvenir… Bien plus tard, quand le directeur général se laisse piéger dans une interview et déclare que le sauvetage de Flo­range ou de Petroplus ne serait pas un "bon business" pour la BPI, la vice-présidente lâche immédiate­ment : il a commis un "grave dérapage". L'égérie de "l'ordre juste" s'en prend aussi au train de vie de la BPI : une adresse boulevard Hauss­mann, dans le triangle d'or parisien; 300.000 euros de dépenses de communication… Autant d'argent qui aurait pu, s'indigne-t-elle, aider des PME. Nicolas Dufourcq comprend alors la portée de la boutade lancée en 2004 par François Hollande : "Je ne souhaite à personne d'avoir Ségolène Royal pour adversaire."

Comment pourraient-ils s'entendre? Tout les oppose. A commencer par l'écart qui sépare un manager in­connu d'une diva politique. Un technocrate rationnel d'une reine des tribunes. Lorsque David Azéma, patron de l'Agence des participa­tions de l'Etat, souffle son nom pour diriger la future banque des PME, Nicolas Dufourcq, qui n'a pas en­core 50 ans, est le numéro deux de Capgemini. S'il jouit d'une réputa­tion de dirigeant entrepreneur et de l'appui d'un patron "hollando-compatible", Paul Hermelin, c'est un novice sur la scène médiatique. Tout l'inverse de la madone du peuple. Démonstration le 23 avril, jour du deuxième conseil de la BPI à Paris : à la tribune, Nicolas Du­fourcq entame, seul, la conférence de presse. Frustrés, les journalistes n'attendent qu'une chose : l'arrivée de la tête d'affiche. Radieuse à son entrée, Ségolène Royal électrise aussitôt la salle.

Terreaux différents

"Ils sortent du même moule", objecte un administrateur de la ban­que. Certes, l'un et l'autre sont pas­sés, avec huit ans d'intervalle, par l'ENA. Ségolène Royal est sortie de la fameuse promotion Voltaire en 1980. De dix ans son cadet, Nicolas Dufourcq est un millésime 1988, promotion Montaigne. Un passage dont il garde le goût de la chose pu­blique. Un plus petit dénominateur commun. Pour le reste – enfance, carrière, tempérament, réseau… –, tout les sépare.

D'abord, ces deux fleurs d'énarchie ont poussé sur des terreaux bien différents, acide pour elle, généreux pour lui. Quatrième d'une fratrie de huit enfants, Ségolène Royal a forgé son mental d'acier dans un creuset dur et provincial. Elle a été élevée dans un milieu ultraconservateur, sous la férule brutale d'un père offi­cier. Une enfance "amère, froide et âpre", résume le journaliste Daniel Bernard, dans laquelle elle a puisé sa révolte et son féminisme.

De ses jeunes années à lui, Nicolas Dufourcq ne semble conserver que des souvenirs heureux. C'est un pre­mier de la classe ouvert aux larges horizons par des parents stimulants. Sa mère, docteure en sciences politiques, a travaillé sous la direction du grand René Rémond et a été secrétaire d'Etat à la Recherche au gouvernement Juppé. Son père, ambassadeur, lui fait voir du pays. Japon, URSS, Congo. Quand il arrive au lycée Henri-IV, à 16 ans, c'est le choc. "Je venais du collège de Brazzaville, où je menais une vie de Far West, à mobylette, avec mes copains africains", rigole-t-il.

Après l'ENA, la voie qu'elle a choisie pour "s'en sortir", Ségolène Royal mène la carrière qu'on connaît : conseillère de François Mitterrand, puis députée, ministre, elle sera la première femme française à briguer la présidence de la République, affrontant un autre Nicolas. Figure christique, elle enflamme des foules en transe qui scandent "Fra-ter-ni-té". Elle met en scène, dans une confusion inédite des genres, sa vie de femme, de dirigeante, de mère.

La voie plus discrète suivie par Nicolas Dufourcq est celle du business. Repéré par Michel Bon, il fonde et dirige Wanadoo. Evincé par Thierry Breton, il poursuit sa carrière sur un rythme effréné à Capgemini. En voyage "100 jours par an", il n'est pas pour autant indifférent à son avenir de numéro un. Quand Paul Hermelin devient PDG au retrait du fondateur Serge Kampf, Dufourcq n'y va pas par quatre chemins : "A quel âge penses-tu partir?" lui demande-t-il. Hermelin lui répondant que, nommé à 59 ans, il n'est pas pressé, son adjoint lui rétorque : "Alors tu m'autoriseras à décrocher mon téléphone si un job se libère…"

Signes de réchauffement

Quand le téléphone sonnera, ce sera pour la BPI. Il dira oui mais sans savoir que Ségolène Royal est dans le ticket. D'où la guerre de tranchées. Depuis, ils ont appris à cohabiter. Bien obligés. En déplacement à Tokyo avec le chef de l'Etat, Nicolas Dufourcq aurait eu droit à un petit recadrage. Prière d'arrêter les chamailleries. Ségolène Royal fait aussi des efforts. Présente aux seuls conseils d'administration, elle se tient à la première règle de gouvernance des entreprises : se garder des déclarations intempestives. De timides signes de réchauffement percent. "On a fait un très bon lancement en Poitou-Charentes", se félicite le directeur général.

Chacun sa partition

Les clashs n'auraient-ils été que des malentendus? "Ils étaient handicapés par un double problème culturel, analyse un membre du conseil. Ségolène ne connaissait pas les entreprises, Nicolas n'avait pas l'habitude des codes du politique. Ils sont en train d'apprendre." Natalie Rastoin, présidente de l'agence Ogilvy et proche de l'ex-compagne du chef de l'Etat, est même optimiste : "A mon avis, c'est un excellent couple professionnel qui pourrait avoir une forte conscience de sa complémentarité. Il y a une part experte, très bien représentée par Nicolas Dufourcq, et une part politique représentée par Ségolène Royal. D'ailleurs, aucun ne veut de la place de l'autre." Chacun joue donc désormais sa partition.

La femme politique n'exerce plus qu'un très discret "ministère de la parole". Aucune décision d'investissement ne lui revient. Tant mieux : dans la région Poitou-Charentes, l'acharnement qu'elle a mis à défendre l'équipementier Heuliez n'a pas été payant. "Il y a eu beaucoup d'argent public investi sans résultat dans les éco-industries qu'elle a voulu soutenir à tout prix", critique Jean-François Fountaine, ancien vice-président de la région et patron d'un chantier naval à La Rochelle. Pour lui, ce danger n'existe pas à la BPI. "Elle n'est qu'une administratrice parmi d'autres. Le vrai duo, c'est le directeur général et le président, Nicolas Dufourcq et Jean-Pierre Jouyet", souligne un membre du conseil.

Et aux commandes, "Nicolas Dufourcq est un être extraordinairement vertébré", assure son condisciple à l'ENA Jean-Pierre Denis, créateur d'Oséo et président du Crédit mutuel de Bretagne. Pierre Kosciusko-Morizet, qui l'a connu comme administrateur de Price-Minister, a pu admirer sa "hauteur de vues" et son "sens du concret". Atout supplémentaire, il a monté cinq start-up du temps où il était sur les bancs de HEC. Une expérience qu'il met en avant pour créer l'empathie avec les entrepreneurs. "Se réveiller à 4 heures du matin en faisant la liste de tout ce qu'on ne réussira pas à faire en une journée, avoir à remplir des liasses de formulaires compliqués, je sais ce que c'est, je l'ai vécu", raconte-t-il ainsi aux 300 invités – entrepreneurs, banquiers et élus – venus inaugurer l'antenne bretonne de Bpifrance.

Charismes évidents

Ce fonceur a pris à bras-le-corps sa mission, à sa manière : autoritaire, et peu protocolaire. Il circule à vélo. Préfère le bus qui transporte les équipes à la limousine des officiels. "C'est quelqu'un d'éthique, qui ne conspire pas", ajoute Paul Hermelin. Il discute avec le patron du bar ou la pharmacienne dès qu'il pose son sac dans un village. Très accessible, il répond en trente secondes à un texto, utilise deux mobiles. Un surdoué sympathique qui, dans le contexte tendu de la fusion de trois entreprises, se fait aussi des ennemis. Directif, il peut être raide. Energique, il aurait tendance à se disperser. "A force de concentrer tous les pouvoirs, il retarde l'exécution des dossiers", lâche un membre de son équipe. "C'est la caricature de l'inspecteur des finances qui sait tout sur tout, s'approprie les décisions et peut expliquer sans sourciller à un patron du CAC ce qu'il doit faire", cogne un cadre d'Oséo. "Je crains qu'il ne confonde l'envie d'optimiser ce qui existait avec celle de construire son petit empire", siffle un ancien de la Caisse. "Il est tranchant dans la manière de faire passer les décisions, mais il y parvient avec beaucoup de charisme et de conviction", nuance un autre cadre. S'il est encore tôt pour juger de son action, ses qualités de leader s'enracinent déjà. Il ponctue avec bonheur ses interventions avec les mots "désir, énergie, rêve"… "Vous aimez tous Oséo, vous allez aimer Bpifrance", promet-il aux entrepreneurs.

Il reconnaît d'ailleurs que Ségolène Royal peut être un atout sur ce plan : "Si avec sa réputation et sa notoriété elle enclenche un discours probusiness en France, c'est une bonne nouvelle", avançait Dufourcq en mai. Le lobbyiste Paul Boury y croit : "Grâce à sa proximité avec les PME, elle incarne le bon sens dans une boîte qui pourrait devenir une boîte de technocrates." Et la directrice générale du think tank Terra Nova complète : "Elle va donner un sens grand public à l'action de la BPI, elle parle un langage que les gens comprennent." Enfin, pas tous… "Les chefs d'entreprise pensent encore que nous sommes les amis de Ségo et Montebourg, raconte un chargé d'investissement. Et nous passons des heures à leur expliquer que la BPI n'est pas ce qu'ils croient." Pour le duo d'enfer, il y a encore du pain sur la planche.

Sur le quai de la gare de Rennes plongé dans la pé­nombre émerge une haute silhouette dans l'attente du train pour Paris. Nicolas Dufourcq, le directeur général de la Banque publique d'investissement, pardon de Bpifrance, reprend son souffle. Physique affûté, regard bleu vif cerclé de fines lunettes, ce mara­thonien de l'investissement achève ce 6 septembre une tournée des 22 régions à la rencontre de ses "clients", les patrons de PME. "J'ai fait le compte, j'en ai vu 3.000", dit-il sans forfanterie. Entre deux provinces françaises, il s'est aussi rendu en pèlerinage dans des temples internationaux de l'inno­vation : la Silicon Valley, Tel-Aviv. Et malgré ce programme d'enfer, son visage ne porte pas de traces de fatigue. La résistance physique d'un grand marcheur.

Mauvais départ

Tant mieux. Car la mission assignée à cet inspecteur des finances est épuisante. En plus de créer, sur les cendres d'Oséo, de CDC Entreprises et du Fonds stratégique d'investis­sement, un monstre inédit, chargé, excusez du peu, de "réindustria­liser la France", il doit composer avec Ségolène Royal. La femme politique la plus médiatique du pays en a en effet été nommée vice-pré­sidente et porte-parole. Dufourcq n'avait pas été mis au courant. Un faux pas contribuant largement aux premiers pas chaotiques du couple. Informé de cette nomination seule­ment à la veille du premier conseil d'administration de la BPI, à Dijon le 21 février, le nouveau directeur général a fait savoir abruptement qui était le patron. "J'ai marqué mon territoire, et rappelé la diffé­rence entre des fonctions exécutives et non exécutives", justifie Nicolas Dufourcq a posteriori. Mais avec une telle raideur que sa mise au point a provoqué la stupéfaction générale. Interloquée, l'ex-députée demandait à ses voisins : "Qu'est-ce qu'il me veut, celui-là?"

Elle saura s'en souvenir… Bien plus tard, quand le directeur général se laisse piéger dans une interview et déclare que le sauvetage de Flo­range ou de Petroplus ne serait pas un "bon business" pour la BPI, la vice-présidente lâche immédiate­ment : il a commis un "grave dérapage". L'égérie de "l'ordre juste" s'en prend aussi au train de vie de la BPI : une adresse boulevard Hauss­mann, dans le triangle d'or parisien; 300.000 euros de dépenses de communication… Autant d'argent qui aurait pu, s'indigne-t-elle, aider des PME. Nicolas Dufourcq comprend alors la portée de la boutade lancée en 2004 par François Hollande : "Je ne souhaite à personne d'avoir Ségolène Royal pour adversaire."

Comment pourraient-ils s'entendre? Tout les oppose. A commencer par l'écart qui sépare un manager in­connu d'une diva politique. Un technocrate rationnel d'une reine des tribunes. Lorsque David Azéma, patron de l'Agence des participa­tions de l'Etat, souffle son nom pour diriger la future banque des PME, Nicolas Dufourcq, qui n'a pas en­core 50 ans, est le numéro deux de Capgemini. S'il jouit d'une réputa­tion de dirigeant entrepreneur et de l'appui d'un patron "hollando-compatible", Paul Hermelin, c'est un novice sur la scène médiatique. Tout l'inverse de la madone du peuple. Démonstration le 23 avril, jour du deuxième conseil de la BPI à Paris : à la tribune, Nicolas Du­fourcq entame, seul, la conférence de presse. Frustrés, les journalistes n'attendent qu'une chose : l'arrivée de la tête d'affiche. Radieuse à son entrée, Ségolène Royal électrise aussitôt la salle.

Terreaux différents

"Ils sortent du même moule", objecte un administrateur de la ban­que. Certes, l'un et l'autre sont pas­sés, avec huit ans d'intervalle, par l'ENA. Ségolène Royal est sortie de la fameuse promotion Voltaire en 1980. De dix ans son cadet, Nicolas Dufourcq est un millésime 1988, promotion Montaigne. Un passage dont il garde le goût de la chose pu­blique. Un plus petit dénominateur commun. Pour le reste – enfance, carrière, tempérament, réseau… –, tout les sépare.

D'abord, ces deux fleurs d'énarchie ont poussé sur des terreaux bien différents, acide pour elle, généreux pour lui. Quatrième d'une fratrie de huit enfants, Ségolène Royal a forgé son mental d'acier dans un creuset dur et provincial. Elle a été élevée dans un milieu ultraconservateur, sous la férule brutale d'un père offi­cier. Une enfance "amère, froide et âpre", résume le journaliste Daniel Bernard, dans laquelle elle a puisé sa révolte et son féminisme.

De ses jeunes années à lui, Nicolas Dufourcq ne semble conserver que des souvenirs heureux. C'est un pre­mier de la classe ouvert aux larges horizons par des parents stimulants. Sa mère, docteure en sciences politiques, a travaillé sous la direction du grand René Rémond et a été secrétaire d'Etat à la Recherche au gouvernement Juppé. Son père, ambassadeur, lui fait voir du pays. Japon, URSS, Congo. Quand il arrive au lycée Henri-IV, à 16 ans, c'est le choc. "Je venais du collège de Brazzaville, où je menais une vie de Far West, à mobylette, avec mes copains africains", rigole-t-il.

Après l'ENA, la voie qu'elle a choisie pour "s'en sortir", Ségolène Royal mène la carrière qu'on connaît : conseillère de François Mitterrand, puis députée, ministre, elle sera la première femme française à briguer la présidence de la République, affrontant un autre Nicolas. Figure christique, elle enflamme des foules en transe qui scandent "Fra-ter-ni-té". Elle met en scène, dans une confusion inédite des genres, sa vie de femme, de dirigeante, de mère.

La voie plus discrète suivie par Nicolas Dufourcq est celle du business. Repéré par Michel Bon, il fonde et dirige Wanadoo. Evincé par Thierry Breton, il poursuit sa carrière sur un rythme effréné à Capgemini. En voyage "100 jours par an", il n'est pas pour autant indifférent à son avenir de numéro un. Quand Paul Hermelin devient PDG au retrait du fondateur Serge Kampf, Dufourcq n'y va pas par quatre chemins : "A quel âge penses-tu partir?" lui demande-t-il. Hermelin lui répondant que, nommé à 59 ans, il n'est pas pressé, son adjoint lui rétorque : "Alors tu m'autoriseras à décrocher mon téléphone si un job se libère…"

Signes de réchauffement

Quand le téléphone sonnera, ce sera pour la BPI. Il dira oui mais sans savoir que Ségolène Royal est dans le ticket. D'où la guerre de tranchées. Depuis, ils ont appris à cohabiter. Bien obligés. En déplacement à Tokyo avec le chef de l'Etat, Nicolas Dufourcq aurait eu droit à un petit recadrage. Prière d'arrêter les chamailleries. Ségolène Royal fait aussi des efforts. Présente aux seuls conseils d'administration, elle se tient à la première règle de gouvernance des entreprises : se garder des déclarations intempestives. De timides signes de réchauffement percent. "On a fait un très bon lancement en Poitou-Charentes", se félicite le directeur général.

Chacun sa partition

Les clashs n'auraient-ils été que des malentendus? "Ils étaient handicapés par un double problème culturel, analyse un membre du conseil. Ségolène ne connaissait pas les entreprises, Nicolas n'avait pas l'habitude des codes du politique. Ils sont en train d'apprendre." Natalie Rastoin, présidente de l'agence Ogilvy et proche de l'ex-compagne du chef de l'Etat, est même optimiste : "A mon avis, c'est un excellent couple professionnel qui pourrait avoir une forte conscience de sa complémentarité. Il y a une part experte, très bien représentée par Nicolas Dufourcq, et une part politique représentée par Ségolène Royal. D'ailleurs, aucun ne veut de la place de l'autre." Chacun joue donc désormais sa partition.

La femme politique n'exerce plus qu'un très discret "ministère de la parole". Aucune décision d'investissement ne lui revient. Tant mieux : dans la région Poitou-Charentes, l'acharnement qu'elle a mis à défendre l'équipementier Heuliez n'a pas été payant. "Il y a eu beaucoup d'argent public investi sans résultat dans les éco-industries qu'elle a voulu soutenir à tout prix", critique Jean-François Fountaine, ancien vice-président de la région et patron d'un chantier naval à La Rochelle. Pour lui, ce danger n'existe pas à la BPI. "Elle n'est qu'une administratrice parmi d'autres. Le vrai duo, c'est le directeur général et le président, Nicolas Dufourcq et Jean-Pierre Jouyet", souligne un membre du conseil.

Et aux commandes, "Nicolas Dufourcq est un être extraordinairement vertébré", assure son condisciple à l'ENA Jean-Pierre Denis, créateur d'Oséo et président du Crédit mutuel de Bretagne. Pierre Kosciusko-Morizet, qui l'a connu comme administrateur de Price-Minister, a pu admirer sa "hauteur de vues" et son "sens du concret". Atout supplémentaire, il a monté cinq start-up du temps où il était sur les bancs de HEC. Une expérience qu'il met en avant pour créer l'empathie avec les entrepreneurs. "Se réveiller à 4 heures du matin en faisant la liste de tout ce qu'on ne réussira pas à faire en une journée, avoir à remplir des liasses de formulaires compliqués, je sais ce que c'est, je l'ai vécu", raconte-t-il ainsi aux 300 invités – entrepreneurs, banquiers et élus – venus inaugurer l'antenne bretonne de Bpifrance.

Charismes évidents

Ce fonceur a pris à bras-le-corps sa mission, à sa manière : autoritaire, et peu protocolaire. Il circule à vélo. Préfère le bus qui transporte les équipes à la limousine des officiels. "C'est quelqu'un d'éthique, qui ne conspire pas", ajoute Paul Hermelin. Il discute avec le patron du bar ou la pharmacienne dès qu'il pose son sac dans un village. Très accessible, il répond en trente secondes à un texto, utilise deux mobiles. Un surdoué sympathique qui, dans le contexte tendu de la fusion de trois entreprises, se fait aussi des ennemis. Directif, il peut être raide. Energique, il aurait tendance à se disperser. "A force de concentrer tous les pouvoirs, il retarde l'exécution des dossiers", lâche un membre de son équipe. "C'est la caricature de l'inspecteur des finances qui sait tout sur tout, s'approprie les décisions et peut expliquer sans sourciller à un patron du CAC ce qu'il doit faire", cogne un cadre d'Oséo. "Je crains qu'il ne confonde l'envie d'optimiser ce qui existait avec celle de construire son petit empire", siffle un ancien de la Caisse. "Il est tranchant dans la manière de faire passer les décisions, mais il y parvient avec beaucoup de charisme et de conviction", nuance un autre cadre. S'il est encore tôt pour juger de son action, ses qualités de leader s'enracinent déjà. Il ponctue avec bonheur ses interventions avec les mots "désir, énergie, rêve"… "Vous aimez tous Oséo, vous allez aimer Bpifrance", promet-il aux entrepreneurs.

Il reconnaît d'ailleurs que Ségolène Royal peut être un atout sur ce plan : "Si avec sa réputation et sa notoriété elle enclenche un discours probusiness en France, c'est une bonne nouvelle", avançait Dufourcq en mai. Le lobbyiste Paul Boury y croit : "Grâce à sa proximité avec les PME, elle incarne le bon sens dans une boîte qui pourrait devenir une boîte de technocrates." Et la directrice générale du think tank Terra Nova complète : "Elle va donner un sens grand public à l'action de la BPI, elle parle un langage que les gens comprennent." Enfin, pas tous… "Les chefs d'entreprise pensent encore que nous sommes les amis de Ségo et Montebourg, raconte un chargé d'investissement. Et nous passons des heures à leur expliquer que la BPI n'est pas ce qu'ils croient." Pour le duo d'enfer, il y a encore du pain sur la planche.

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